SURPRODUCTION LITHIQUE AU NÉOLITHIQUE ANCIEN RUBANÉ : LE CAS DES TAILLEURS DE VERLAINE (BELGIQUE)

DONNÉES INITIALESINTERPRÉTATIONS

SURPRODUCTION LITHIQUE AU NÉOLITHIQUE ANCIEN RUBANÉ : LE CAS DES TAILLEURS DE VERLAINE (BELGIQUE)

Pierre ALLARD

CNRS, UMR 7055 Préhistoire et technologie, Nanterre

pierre.allard@mae.u-paris10.fr

Laurence BURNEZ-LANOTTE

Université de Namur, FUNDP, Namur, Belgique

laurence.burnez@fundp.ac.be

Pour citer cet articleAllard P., Burnez-Lanotte L., 2008, « Surproduction lithique au Néolithique ancien Rubané : le cas des tailleurs de Verlaine (Belgique) », The Arkeotek Journal, vol. 2, no 1, www.thearkeotekjournal.org.

Mots-clés

technologie lithiqueNéolithique ancienspécialisationdébitage laminaire

INTRODUCTION

Le Néolithique ancien en Europe tempérée correspond à une période où se propage de l’Ukraine à la Normandie, la culture dite « Céramique Linéaire ou Rubanée » (seconde moitié du VIe millénaire avant Jésus-Christ). Cette culture, particulièrement en Europe centrale et occidentale, est caractérisée par des traits matériels similaires qui lui confère une certaine homogénéité dans différents domaines, tels l'architecture, la céramique (formes et techniques des décors), l'industrie lithique et les pratiques agricoles (e.g. Lichardus & Lichardus-Itten 1985).

Les circulations de lames et d'objets sont bien connues dans la Céramique Linéaire (e.g. Lech 1987, 1990 ; Gronenborn 1997 ; Zimmerman 1995). Les différents travaux basés sur l'identification des matériaux montrent que de nombreux objets circulent (silex, lames de herminette, coquillage pour la parure par exemple) et parfois sur de très longues distances (jusqu'à 500 km pour le silex en Europe centrale) (Lech 1987). En revanche, les modalités de production et la caractérisation des habitats qui produisent ces biens mis en circulation sont encore très mal connues, de même que l'échelle de production à laquelle ces véritables réseaux de circulation se sont mis en place.

Dans ce cadre, nos recherches portent sur un corpus lithique mis au jour sur le site de Verlaine, un habitat Rubané, situé en Hesbaye liégeoise, au cœur d’une région très dense en vestiges : près de 220 sites, tous rapportés à cette même période (Jadin 2003). Verlaine ne diffère pas des autres sites de cette période si ce n'est qu'il a été fouillé récemment et de façon exhaustive (Burnez-Lanotte & Allard 2003). Il s’agit d’un village avec des maisons à l’architecture typique comprenant notamment des fosses de diverses natures dans lesquelles on retrouve du mobilier archéologique détritique. Sa particularité, toutefois, apparaît avec la présence, dans le comblement de certaines fosses, d’amas de débitage du silex. Ce sont des concentrations très denses et circonscrites de rejets correspondant à des déchets de taille de lames en silex ; les plus grosses de ces concentrations oscillent entre 10 000 et 25 000 pièces (Allard & Burnez-Lanotte 2006). De tels amas sont connus ailleurs, dans d’autres sites rubanés de Belgique (Darion par exemple, Cahen 1985), mais ils y sont à la fois moins nombreux qu'à Verlaine et les quantités de silex associés y sont également moindres (Allard & Burnez-Lanotte 2006). À Verlaine, 22 amas sont reconnus et on les retrouve partout dans l'occupation.

En attendant le résultat des datations C14 (en cours), la céramique décorée trouvée dans les fosses permettent d'attribuer l'occupation au Rubané récent de Belgique (Omalien).

Face à ce corpus lithique, nous nous sommes interrogés, par le biais d'une étude technologique, à la production de supports laminaires en silex découverts dans une série de fosses. Les résultats présentés ici concernent plus particulièrement ceux obtenus à partir d'un amas parfaitement conservé au fond d'une fosse, état qui a dès lors permis de faire des remontages assez exhaustifs. De tels remontages restent rare pour le néolithique Rubané car les sites sont implantés dans des environnements érodés et les structures, mal conservées. Ces remontages démontrent, à Verlaine, un objectif original dans la taille des lames en silex qui se manifeste par la recherche de la productivité optimale pour l'obtention de lames calibrées. Cet objectif associé à la quantité de silex débités (plus de mille blocs pour les 13 fosses étudiées) et à la qualité de l'exécution des débitages nous fait penser que cet habitat présente les témoins d'une production excédentaire de lames par rapport aux besoins de la population locale. Replacées dans un contexte plus large ces lames sont produites dans une perspective de diffusion à une échelle extra-régionale (reconnue sur 300 km).

D'après les découvertes effectuées sur cette commune où plusieurs autres sites rubanés avec des amas sont repérés, ce phénomène de surproduction de lames et de diffusion extra-régionale pourrait se mettre en place non pas à l'échelle d'un seul site mais d'une micro-région (c'est-à-dire avec plusieurs habitats producteurs contemporains). Cette perspective qui fera l'objet de recherches ultérieures apporte une nouvelle dimension sociale aux mécanismes des circulations des lames en silex au Néolithique ancien.

DONNÉES INITIALES

Données archéologiques

P0/1 La série étudiée est composée de 24933 pièces provenant des fosses 130 et 131 du site "Le Petit Paradis" à Verlaine (Hesbaye Liégeoise)

Le corpus est issu de deux fosses latérales appartenant à deux unités d'habitations accolées situées dans la partie nord-ouest du site du "Petit Paradis". Il a été décomposé en 3 ensembles distincts : le premier se rapporte à un amas intact au fond de la fosse 130, le deuxième au reste du mobilier de la fosse 130 provenant de la couche détritique de tous les carrés, le troisième au mobilier de la fosse 131 intégrant plusieurs amas et du mobilier domestique impossibles à différencier sur le terrain. À ces 3 ensembles s'ajoutent 3204 pièces localisées dans la zone de recouvrement des fosses 130 et 131 et pour lesquelles l'appartenance précise à l'une des deux structures est incertaine.

Plan du site rubané "Le Petit Paradis" (Burnez-Lanotte & Allard 2003). Les fosses 130 et 131 sont accolées aux maisons (signalées par les rectangles gris), dans la partie nord-ouest du site.

Coupe stratigraphique des fosses 130 et 131.

Décompte du mobilier lithique analysé.

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Le site " Le Petit Paradis " à Verlaine

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Le site " Le Petit Paradis " à Verlaine

Le site "Le Petit Paradis" à Verlaine, à 15 km à l'ouest de Liège a été découvert à la fin des années 80 par un prospecteur amateur, E. Vanderhoeft. Celui-ci a fouillé une fosse renfermant des centaines de nucléus à lames en silex et plusieurs dizaines de milliers de déchets, phénomène totalement inédit pour le Néolithique ancien européen. Une fouille exhaustive a été engagée de 1996 à 2002 par L. Burnez-Lanotte de l'Université de Namur, confirmant l'intérêt majeur du site (Burnez-Lanotte & Allard 1997). Les installations rubanées se situent à 300 m d'une petite rivière, l'Yerne à 8 km au nord de la vallée de la Meuse. L'habitat s'étend sur environ trois hectares comprenant plusieurs maisons néolithiques et une centaine de fosses. Près de 22 amas ont été mis au jour. En 2001, la fouille de deux habitations accolées, dans le quart nord-est du village, représentait une découverte à nouveau inédite pour le Rubané car les fosses latérales 130 et 131 accompagnant les bâtiments contenaient 4 amas de débitage, dont deux superposés, et de très nombreux outils.

Localisation du site "Le Petit Paradis" à Verlaine.

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Le site " Le Petit Paradis " à Verlaine

P0/2 La fosse 130 contient un amas intact constitué de rejets de production laminaire

L'amas de la fosse 130 était parfaitement conservé, reposant au fond de celle-ci.

Photo de l'amas 130 (détail) qui reposait au fond de la fosse latérale de la maison. Il n'existe qu'un seul cas similaire connu pour le Rubané en Europe (à Liège Place St Lambert).

P0/3 La bonne préservation de l'amas 130 a permis de faire des remontages exhaustifs

L'amas de débitage correspond aux déchets de la taille laminaire. Les lames régulières entières sont absentes. Toutefois il est possible de décrire les schémas opératoires de taille à partir d'un remontage des blocs. Les remontages peuvent être interrompus dès que ces schémas ont pu être identifiés. Sur les 6575 objets de l'amas 130, 4272 ont pu être exploités, les autres étant trop petits (inférieurs à 2 cm de long). Le taux de remontage des 84 blocs est de 23,3% auquel il faut ajouter les remontages de 249 éclats entre eux qui ne sont raccordés à aucun bloc. Les pièces remontées pèsent 74,606 kg sur 98,513 kg, représentant 75,7 % du poids de l'amas.

Exemple de remontage d'un des 84 blocs.

Schéma descriptif du remontage du bloc 18. Les couleurs indiquent les différents nucléus et les flèches l'ordre du débitage des lames. Le remontage de lames abandonnées sur le nucléus B permet de recomposer le nombre et l'ordre des lames produites sur ce bloc (en pointillés les lames absentes).

P0/4 Les lames de la série étudiée présentent une régularité moyenne à bonne et des bords parallèles avec un profil rectiligne

Les lames sont des produits allongés aux bords réguliers et parallèles qui servent de support pour l'outillage. L'intervalle de la longueur des lames se situe entre 8 et 12 cm. Les autres dimensions sont moins calibrées, les intervalles oscillant entre 1,5 et 3 cm pour la largeur et entre 4 et 8 mm pour l'épaisseur.

Données de comparaison

P0/5 Les unités d'habitation du site le "Petit Paradis" présentent toutes des fosses latérales contenant des déchets de la production laminaire associés aux rejets d'activités domestiques

Une étude antérieure réalisée sur une dizaine de structures du site le " Petit Paradis " a permis de mettre en évidence que toutes les fosses latérales associées aux habitations contiennent, de manière dispersée, des déchets de la production laminaire ainsi que des outils divers, des nucléus repris en percuteurs, des éclats d'utilisation et des pièces brûlées (Allard 2005).

Outillage sur lames typique du Rubané. 1-5 : pointes de flèches. 7,9,12-13 : armatures de faucille. Le grisé indique le lustre laissé par la coupe des céréales. 6,8,10-11 : grattoirs. 14 : perçoir.

P0/6 Dans tous les secteurs du site le " Petit Paradis ", certaines fosses contiennent des amas constitués d'un nombre considérable de pièces lithiques

Outre les amas 130 et 131, il existe d'autres amas comme l'amas 01 qui se caractérisent par la concentration, la quantité et la nature des déchets. L'amas 01 contenait ainsi 700 nucléus à lames et plus de 25000 éclats. Tous ces amas sont exclusivement les témoins du débitage de lames et ne contiennent pas ou quasiment pas d'outils, de pièces brûlées, d'éclats d'utilisation.

Exemple d'un amas (amas 56) contenant environ 10000 objets comparable aux amas des fosses 130 et 131.

P0/7 D'autres habitats rubanés de la commune de Verlaine présentent des fosses contenant des amas de débitage laminaire

Le site du "Petit Paradis" se trouve dans une micro-région où sont répertoriés une vingtaine de sites rubanés situés dans un rayon inférieur à 5 km. La céramique de Donceel et de Dommartin permet de les attribuer précisément au Rubané récent IIc/IId comme au "Petit Paradis". Aucune différence chronologique majeure ne distingue ainsi ces divers habitats. Sur les sites où des fouilles partielles ont été menées, plusieurs amas ont été découverts.

Carte des sites rubanés inventoriés autour du "Petit Paradis" (d'après Seret 1962, Jadin 1999).

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Haneffe "Harduémont"

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Haneffe "Harduémont"

A Haneffe "Harduémont", dans le secteur nord de Verlaine, il existe deux amas de débitage fouillés anciennement (Destexhe-Jamotte 1949).

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Haneffe "Harduémont"

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" Margany " et au " Blanc Bois "

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" Margany " et au " Blanc Bois "

A " Margany " et au " Blanc Bois ", au sud-ouest de Verlaine, trois amas furent découverts (Destexhe-Jamotte 1949).

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" Margany " et au " Blanc Bois "

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Dommartin

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Dommartin

À 1,5 km de Verlaine, les publications anciennes de Dommartin mentionnent la fouille d'au moins 19 amas de débitage (Destexhe-Jamotte 1949, Eloy 1952).

Remontage d'un nucléus et de tablettes (élément d'entretien du plan de frappe) d'un amas de Dommartin (Eloy 1952).

Remontage d'un bloc issu d'un amas de débitage de Dommartin (Eloy 1952).

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Dommartin

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Donceel

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Donceel

A Donceel, à 2 km au nord de Verlaine, une fosse a livré un gros amas de 150 kg contenant environ nucléus (Frébutte et Marchal 1998).

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Donceel

Données de référence

P0/8 La circulation du silex à grain fin dit de " Hesbaye " suit 3 directions

Le silex à grain fin dit de " Hesbaye ", présent sur le site du "Petit Paradis" avec plus de 99,7% des objets, est reconnaissable à l'oeil nu. Il s'agit d'un silex du Crétacé supérieur des niveaux du Campanien qui se dénomme "silex fin de Hesbaye" ou "Hesbaye gray-light flint".

Carte générale des circulations du silex à grain fin de Hesbaye (Allard 2005).

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Ouest

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Ouest

Vers l'ouest, le silex à grain fin hesbignon constitue de 2 à 10% des silex des sites rubanés du Hainaut, bien que la distance soit de 100 km. Les produits laminaires du Hainaut présentent une préparation de talons identique à celle des lames des sites hesbignons, indiquant dès lors leur circulation.

Les silex de Hesbaye, présents sous la forme de lames, outils et même de nucléus sont nombreux dans les sites du Hainaut mais sont très rares au delà.

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Ouest

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Est

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Est

Vers l'est, en direction du Limbourg hollandais et du couloir rhénan, il existe des produits identifiés comme du silex à grain fin hesbignon ("hellgrau-belgischer Feuerstein"), mais dès Rosmeer, la proportion dans les industries s'effondre rapidement. A Elsloo et sur le plateau d'Aldenhoven, les produits sont considérés comme exogènes, ne constituant que 0 à 2,5% de l'approvisionnement dans le meilleur des cas (de Grooth 1987, Lüning et Stehli 1994).

Quelques lames et outils sont répertoriés dans les sites rubanés de la Hollande et de l'Allemagne.

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Est

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Sud

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Sud

Le silex à grain fin hesbignon est signalé dans la moyenne vallée de la Moselle allemande, au nord de Trèves, à plus d'une centaine de kilomètres de la Hesbaye. Le taux dans les séries oscille de 1 à 9% (Schmidgen-Hager 1993), mais cela signifie en fait de très petites quantités car les séries sont indigentes. En revanche en Lorraine, la maison de Metz "Nord" livre une forte proportion de ce silex, soit 27,5%, bien que la distance avec la Hesbaye soit de 150 km (Allard 2005). Cette forte proportion par comparaison avec les sites de la Moselle allemande est à souligner. Les autres séries de la phase récente de la Céramique Linéaire de la région de Metz livrent également de nombreux produits en silex à grain fin (Blouet à paraître). Seuls les produits finis et semi-finis sont présents.

Au sud, les sites de la vallée de la Moselle livrent des lames et des outils de silex dans des quantités variables. Ils semblent plus nombreux en aval mais il n'est pas certain que ce matériau soit reconnu dans toutes les séries publiées.

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Sud

P0/9 C'est à partir de l'amas du site de Liège que la technologie du débitage laminaire rubané de Belgique, appelé débitage omalien, a été caractérisée

La fouille du site de la Place Saint-Lambert à Liège a permis la découverte d'un amas de silex Rubané (environ 5000 objets). Ce matériel est celui de référence pour caractériser la technologie du débitage laminaire omalien (nom du Rubané de Hesbaye), qui doit son nom au village d'Omal où furent retrouvées les traces de nombreuses maisons (Cahen 1984).

Remontage d'un bloc avec une préparation d'une crête à l'avant issu de la structure 9 de Liège, Place St Lambert (Cahen 1984).

Remontage d'un bloc de la structure 9 de Liège, Place St-Lambert (Cahen 1984). Le gros éclat situé en haut du bloc correspond à l'ouverture du plan de frappe. Ce geste ampute le bloc du tiers de son volume pour le réduire au plus près de la longueur des lames désirées, c'est pourquoi D. Cahen parle de débitage " contraignant ".

P0/10 Des attributs diagnostics permettent de distinguer la percussion directe de la percussion indirecte

La percussion directe peut être exécutée avec un percuteur dur (pierre dure ou bois végétal) ou tendre (pierre tendre ou bois de cervidé). Dans la percussion indirecte, la compression est déterminée par l'intermédiaire d'un " punch " ou chasse-lame (bois de cervidé) qui est percuté par un maillet ou un galet. Les attributs diagnostics principaux qui permettent d'identifier ces deux techniques de percussion à Verlaine sont : pour la percussion indirecte, - un angle de 80-90° - des corniches surplombantes - des talons lisses et plats, parfois concaves avec fréquemment un demi-cercle arrière ; pour la percussion directe, - un point d'impact bien marqué - de fines rides sur le bulbe.

Exemple expérimental de percussion directe au percuteur dur en pierre.

Exemple expérimental de percusssion indirecte. Le bloc de silex est maintenu entre les jambes et le punch ou chasse-lame sert de pièce intermédiaire entre le percuteur et le bloc.

INTERPRÉTATIONS

Objectifs de la production

P1/1 Les dimensions des blocs bruts débités de l'amas 130 oscillent entre 11 et 30 cm

La plupart des blocs ont un intervalle de mesure restreint, allant de 15 à 18 cm. Ces dimensions sont issues du remontage et de l'analyse des 84 blocs issus de l'amas de la fosse 130.

Remontage d'un bloc entier issu de l'amas 130 qui présentait des défauts importants au coeur de la matrice, ce qui a motivé son rejet par le tailleur. Longueur initiale, 15 cm.

P1/2 Le schéma opératoire général de taille a été identifié à partir d'une étude de l'ensemble des pièces des fosses 130 et 131

Le schéma opératoire correspond à la méthode " moyenne ", qui est retranscrite en filigrane dans tous les blocs étudiés. Par méthode, on entend l'agencement suivant une marche raisonnée " d'opérations fonctionnelles " exécutées grâce à une (ou des) techniques (Tixier 1967). Une première opération vise à créer une arête favorable pour le débitage à l'aide d'une crête partielle ou entière, avec une carène prononcée de la base. Cette mise en forme est réalisée à la percussion dure directe au stade de l'ébauche, puis à la percussion indirecte (punch) au stade de la régularisation. Le plan de frappe, réalisé en une ou plusieurs étapes, donne l'orientation définitive de la surface laminaire. Des lamelles, des éclats laminaires et des lames courtes assurent l'essentiel de la préparation et de l'entretien de la surface laminaire pour la production des lames de plein débitage. Le débordement sur les flancs est également garanti par ces sous-produits ou par la remise en forme des côtés par des néo-crêtes. La réfection du plan de frappe est réalisée par divers procédés, notamment des tablettes. Au "Petit Paradis", les nucléus sont abandonnés avec une longueur de 8 cm dans tous les cas où aucun accident lié à un défaut de la matière première n'est observé.

Schéma opératoire général de la taille des lames.

La mise en forme des blocs est réalisée au percuteur dur dans un premier temps puis l'installation d'un crête est réalisée à la percussion indirecte. L'ouverture du plan de frappe termine cette première étape.

Le débitage des lames commence par l'enlèvement de la lame à crête puis se développe progressivement sur les flancs du nucléus (débordement).

Le débitage des lames se poursuit jusqu'à l'exhaustion du bloc avec souvent une réfection du plan de frappe. L'éclat d'entretien du plan de frappe se nomme une tablette.

Outils expérimentaux destinés à la percussion directe et indirecte. En bas à gauche un percuteur en pierre, trois punch et un percuteur en buis. A droite, les lames et le nucléus d'un seul bloc.

P2/1 La morphologie générale des grands blocs aurait permis une production de grandes lames

Les blocs sont bien préformés et orientés dans l'axe assurant la plus grande longueur de la surface laminaire. Or, les tailleurs rubanés ont parfois profité d'une partie qui devait être supprimée lors de la mise en forme pour installer une première surface laminaire perpendiculaire ou oblique permettant une première production de lames d'une longueur comprise entre 8 et 12 cm de long. Cette première production est ensuite interrompue pour terminer la préparation du volume principal et réaliser une voire deux autres productions de lames supplémentaires.

Remontage d'un bloc d'une longueur de 25 cm de l'amas 130 dont la morphologie initiale aurait permis de débiter des lames supérieures à 15 cm. Or, le tailleur a préféré segmenter le bloc en 4 phases de débitage successives ce qui a permis d'obtenir environ 80 lames de 8 à 12 cm de long.

P3/1 La production est orientée vers des lames calibrées de 8 à 12 cm de long

Les dimensions des produits laminaires relevées sur les nucléus et les volumes exploités reconstruits grâce aux remontages permettent de restituer l'intervalle de la production souhaitée. Les lames de la série étudiée présentent une régularité moyenne à bonne et des bords parallèles avec un profil rectiligne.

Qualité de la production

P1/3 Aucune maladresse n'est visible sur les blocs de l'amas 130

Les remontages de l'Amas 130 ont permis d'évaluer les connaissances des tailleurs. Il ressort que ce sont des bons tailleurs qui ont exécuté les débitages puisque l'on voit une mise en jeu pertinente des modalités d'aménagement et d'entretien des nucléus qui ont permis une production maximale en fonction des différents volumes. On observe également une souplesse des réactions devant la qualité défectueuse du matériau de certains blocs. De même, aucune tentative de poursuite du débitage n'a été réalisée sur des blocs impropres à la taille ou présentant un défaut majeur en cours d'aménagement.

Remontage d'éclats de réfection du plan de frappe (tablettes) et de réorientation de la surface laminaire. Ces éclats d'entretien montrent une bonne maîtrise de la taille car il s'agit d'opérations risquées qui nécessitent une grande précision dans les gestes.

Les talons des lames (partie supérieure des lames) sont peu préparés ce qui indique, d'une part, l'emploi de la percussion indirecte et, d'autre part, des tailleurs expérimentés.

P2/2 Comparé au schéma général de taille, il existe des variantes dans la préparation au débitage des lames

La première variante correspond à un débitage frontal de la largeur d'origine de blocs plats et allongés. Le rythme de l'enlèvement des lames est simple, mené sur un front de 3 à 5 lames. Les lames antéro-latérales (généralement corticales) sont enlevées et rejetées, assurant la préparation des nervures guides pour les lames centrales régulières à 3 ou 2 pans. La seconde variante correspond à une exploitation tournante du débitage de rognons de morphologie globulaire ou chaotique afin de profiter des volumes offerts. Ceci implique une phase préparatoire plus développée ou plus envahissante que les débitages frontaux. La fréquence de cette variante est plus élevée que la précédente.

Les deux variantes du débitage des lames selon la morphologie initiale des blocs de silex.

Remontage d'un nucléus avec une préparation d'une crête à l'avant et une autre à l'arrière sur un bloc plat (débitage frontal).

P2/3 Comparé au schéma général de taille, il existe des débitages complexes

Les débitages complexes sont réalisés généralement sur les grands blocs supérieurs à 20 cm. Le tailleur peut profiter d'une diaclase ou d'un point de faiblesse dans la matrice pour fracturer volontairement le bloc d'origine en deux, voire trois parties, afin de débiter séparément les différents morceaux. Chaque morceau est ensuite préparé et débité selon un débitage simple. Le tailleur peut aussi installer plusieurs surfaces laminaires sur des faces distinctes avec des préparations à une ou plusieurs crêtes, impliquant dans les cas les plus complexes des retournements du volume et des séquences de remise en forme partielle ou totale du bloc.

Raccord de 2 nucléus provenants d'un même bloc de 29 cm de long, fracturé en 2 morceaux et débités séparément.

Remontage d'un bloc qui présente 3 nucléus débités successivement.

Remontage d'un bloc avec 3 phases de débitage successives tous azimuts. On observe un premier débitage (en bleu ou en rouge) dont le nucleus a été totalement découpé pour préparer le débitage du nucléus central (en vert). En bas à gauche, remontage du nucléus bleu. Les symboles indiquent le sens de débitage de chaque éclat. Les flèches indiquent le sens du débitage des lames. Le nucléus (rouge) n'était pas présent dans l'amas 130.

P3/2 Comparées à la méthode observée notamment sur le site de Liège, les variantes du site " Le Petit Paradis " offrent des composantes inédites de taille

A" Petit Paradis", les phases préparatoires à double ou triple crêtes, les nucleus à tables multiples et les variantes du schéma opératoire de taille sont autant de composantes inédites pour le débitage laminaire de cette période.

Schéma des principales préparations des blocs observées au "Petit Paradis". A Liège, seules les préparations simples semblent exister.

P5/1 Les tailleurs du site du "Petit Paradis" avaient développé un savoir-faire supérieur à celui des autres tailleurs de Hesbaye

Le savoir-faire des tailleurs du "Petit Paradis" apparaît supérieur à celui des tailleurs du site rubané voisin de Liège "Place Saint Lambert", révélant une spécificité propre aux amas de Verlaine. En effet, les comparaisons des procédés ou des modalités techniques pour le débitage laminaire avec l'amas de la couche 4, fosse 9, de Liège (Cahen 1984) montrent clairement des différences technologiques qualitatives.

Remontage d'un bloc de silex de la structure 9 de Liège, Place St-Lambert.

Distribution de la production

P1/4 Sur le site du "Petit Paradis", le débitage du silex peut être perçu comme une activité liée aux besoins de chaque unité d'habitation

Le fait que les fosses latérales de construction des maisons renferment toutes des témoins de débitage laminaire suggère que le débitage du silex peut être perçu comme un élément autonome de chaque unité d'habitation, ce que les chercheurs hollandais avaient dénommé " domestic mode of production " (de Grooth 1987).

P2/4 L'activité de production laminaire dépassait les besoins de la communauté villageoise

La quantité de déchets présents dans les amas est sans comparaison avec ce qui est retrouvé dans les autres fosses. En outre, ce sont des amas exclusivement composés de déchets de débitage laminaire. Ces données quantitatives et qualitatives suggèrent une production répondant à des besoins supérieurs aux besoins de la communauté villageoise.

P3/3 Aucun argument ne permet de considérer le site " Le Petit Paradis " comme un site redistributeur de lames dans la micro région de la Hesbaye

La présence de plusieurs habitats avec des amas d'une même séquence chronologique dans la commune de Verlaine ne permet pas de penser que le site du "Petit Paradis" joue un rôle singulier à l'échelle micro-régionale.

P4/2 La production des produits laminaires du "Petit Paradis" était destinée à être distribuée à l'échelle macro régionale

C'est un phénomène dont on apprécie encore mal l'ampleur. En effet des lames en silex à grain fin de Hesbaye sont identifiées hors de la zone mais on ne sait pas encore s'il existe une distribution vers des sites plus proches de la commune.

Carte générale des circulations du silex à grain fin de Hesbaye (Allard 2005).

Economie de production

P5/2 Au "Petit Paradis", une véritable économie de surproduction des produits laminaires est mise en place au Néolithique ancien

Les différentes voies de circulation des lames en silex à grain fin de Hesbaye en Europe occidentale permettent de considérer qu'une véritable économie de surproduction des produits laminaires est mise en place dans les habitats de Hesbaye installés au cœur d'une région silexifère. Ce phénomène pourrait être observé à l'échelle d'une micro-région et non d'un seul site, en admettant que les autres habitats de la commune de Verlaine soient comparables au " Petit Paradis ".

P6/1 Dans la région de la Hesbaye au Néolithique ancien, le site du " Petit Paradis " était spécialisé dans la production de lames destinées à l'export

La composition des assemblages lithiques atteste que la taille du silex comprend une partie de la production pour le cadre domestique mais aussi pour une utilisation hors des besoins directs de la communauté villageoise, indiquant ainsi une activité spécialisée au sens retenu par A. Gallay (2007). Les tailleurs de lames du " Petit Paradis " se démarquent des autres tailleurs de la Hesbaye par leur savoir-faire au service d'une production optimale de lames calibrées. Cette combinaison de données quantitatives et qualitatives pose la question de spécialisation ou non de cette activité au sein de l'habitat. Les recherches ultérieures et systématiques sur le reste du mobilier permettront de mieux préciser l'organisation de la production lithique à l'échelle micro-régionale et le rôle de cette activité économique au Néolithique ancien.

Remerciements

Nous remercions la fondation Fyssen de l'intérêt qu'elle a porté à nos recherches en nous finançant une année post-doctorale à Namur.

Photographie et illustrations

© Pierre Allard et Laurence Burnez-Lanotte

Bibliographie

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